Analyses et points de vue sur la problématique des nuisances aériennes à Bruxelles et en périphérie
 
 
 

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Les citoyens qui observent les politiques
ont acquis une capacité critique inédite



Je lisais dernièrement sur notre site « Trop de Bruit » un commentaire dont l’auteur affirmait que les citoyens qui observent les politiques ont acquis une capacité critique inédite. Coïncidence, j’avais l’intention, pour la revue Mille Decibels, d’écrire un article sur l’incroyable travail des réseaux citoyens dans le dossier des nuisances aériennes de Zaventem. Que l’on ne se méprenne pas, cet article n’a pas pour but de mépriser le travail de nos élus, seulement de montrer tout le risque de sous-estimer le citoyen dans une démocratie. Charles de Gaulle avait pour les Français finalement peu de respect quand il disait d’eux qu’ils étaient des veaux. Certains de nos [hommes] politiques ne sont pas loin de penser cela de nous. D’aucun parmi eux auraient tendance à nous dire « Votez, puis taisez-vous et laissez-nous gouverner ». Ce serait certainement plus simple et, de toutes façons, nous ne sommes pas au-dessus de tout soupçon. Nous voulons tout et nous plaignons sans relâche. Ce n’est pas pour rien que le sous-titre de notre site est « Pour toutes les nuisances que le fait du Prince impose à ses citoyens, mais le Prince, c'est souvent nous... ». Parce que c’est ainsi : nous sommes humains et faillibles, élus et électeurs ensemble. Pourtant, dans de nombreux dossiers, la volonté des citoyens, en dehors des échéances électorales, se fait sentir. Prenons cet exemple récent à Loyers, où un comité de riverains demande des comptes pour des décharges illégales. Cette démarche n’est pas nouvelle mais peut étonner à une époque que l’on dit foncièrement individualiste. Des citoyens se réunissent, formellement ou non, pour défendre des causes ou des intérêts. Loin des structures lourdes, ils constituent des réseaux d’individus ou de groupes qui s’échangent des informations, des relations, des contacts.

Considérons les groupements de riverains autour de Zaventem. Les contacts établis, nonobstant parfois la différence de langue ou les divergences de vue, permettent à chacun de faire circuler l’information. Les sites Internet, par les milliers de visiteurs qu’ils drainent, permettent de créer une dynamique qui contraste singulièrement avec l’apathie que beaucoup de politiques prêtent à leurs électeurs. Si tous les lecteurs ne sont pas actifs, chacun d’entre eux pourtant est porteur potentiel d’un message à l’égard de son entourage. Je ferais ici volontiers un parallèle (que certains jugeront exagéré) avec l’Espagne. Peu après les attentats de Madrid, alors que le discours officiel et les médias traditionnels les attribuaient à l’ETA, un mouvement, véhiculé par les mails, les sites de journaux alternatifs, les SMS, a démonté la thèse officielle et a précipité la chute de la droite aux élections. Les animateurs de ces associations et leurs nombreux correspondants tiennent le compte des interventions que font les hommes et femmes politiques. Ils savent ce qui a été dit. Ils savent qui ment un peu, beaucoup ou pas du tout. Ils savent recouper des informations, les mettre en commun et les utiliser le cas échéant, les distiller lentement. Ces associations savent aussi utiliser les médias traditionnels. Certes, l’accès aux canaux d’informations ne leur est pas aussi facile qu’aux politiques mais, peu à peu, grâce à leur patience, un peu de chance et parfois avec l’aide des politiques eux-mêmes, ils se font connaître d’un autre publique.

Ainsi, sans le show médiatique d’un politicien, les responsables d’une association me disaient que leur groupe n’aurait pas fait autant parler de lui. Notre comité « Trop de Bruit en Brabant wallon » lui-même a profité de la conférence de presse de deux partis (de l’opposition ou de la majorité selon le niveau de pouvoir) pour rappeler ses revendications. Est-ce pour cela d’ailleurs que nous nous sommes brûlés les ailes ? Paraître avec l’un ou l’autre parti démocratique rend-il pour autant notre combat suspect ? Un combat est-il moins crédible parce qu’il est soutenu par des partis de l’opposition ? Nous ne le pensons pas et certainement pas dans un système aussi complexe que celui des institutions belges. Mais soyons sérieux ; à qui faut-il s’adresser pour être correctement défendus ? Une petite démonstration? Prenons pour référence la manière et la virulence avec laquelle les différents responsables politiques expriment leur opposition au plan de dispersion.

Le MR : membre de la majorité au niveau fédéral, il est particulièrement silencieux dans le gouvernement. Ses représentants bruxellois se font cependant bien entendre dans les hémicycles et, aux parlements wallon et surtout bruxellois, il taille des croupières à la majorité, fustigeant la lenteur du gouvernement bruxellois et l’inactivité du gouvernement wallon.

Le CDH, là encore dans sa composante bruxelloise, est fort actif au parlement fédéral mais leurs élus wallons sont silencieux. Au gouvernement bruxellois, il se déchaîne alors qu’au gouvernement wallon, il s’enchaîne et se bâillonne, se tait et ne veut rien faire.

Ecolo, qu’il soit dans une majorité ou dans l’opposition, se bat de la même manière, bien que sa présence au sein des instances bruxelloises et donc dans les négociations actuelles l'oblige à " composer ".

Le PS, lui, c’est la grande muette. Hormis Charles Picqué, qui ne peut faire autrement, c’est le silence de l’amer. Aux gouvernements fédéral et wallon, silence ! Dans tous les hémicycles, silence ! Si les avions pouvaient être socialistes…

Alors, devant une telle cacophonie, les associations de riverains revendiquent leur apolitisme et leur droit à dialoguer avec tout le monde. L’important pour eux est de faire passer leur message et de faire avancer le dossier.

J’ai parlé plus haut de la capacité de ces groupements à collecter et collationner des informations, à exercer une analyse critique sur les discours et les événements. L’inconséquence des actes et propos politiques est régulièrement relevée. Sans être naïfs au point de ne pas subodorer agendas ou intérêts cachés, visées électoralistes ou toutes autres raisons, les citoyens désireraient que leurs élus s’accordent un peu mieux pour leur offrir une musique un peu plus mélodieuse. Par exemple, on nous répète souvent la nécessaire solidarité entre la Wallonie et Bruxelles. Les partis bruxellois ont tous pris position en faveur du projet de communauté urbaine ou pour d'autres formules de concertation. Mais l'idée d'une concertation entre les Régions pour ce qui concerne Bruxelles et sa grande périphérie n'a de sens que si le Brabant wallon (et la Wallonie) y est associé. Les politiciens bruxellois seraient donc plus conséquents avec eux-même en invitant officiellement la région wallonne à la table des négociations. Son absence dans ces dossiers, comme dans celui des nuisances aériennes, est anormale.

Je relisais dernièrement sur Mille Decibels, l’interview du sénateur CDH, Francis Delperee qui rappelait : « Chacun de leur côté, les Bruxellois et les Wallons se rendent compte que, dans des négociations institutionnelles futures, ils seront laminés s’ils jouent isolés. C’est l’histoire des Horaces et des Curiaces. Selon qu’ils seront groupés ou séparés, l’issue du combat, s’il est permis d’utiliser ce langage belliqueux, va vaciller dans un sens ou dans l’autre. Que peuvent 3.350.000 Wallons face à près de 6.000.000 de Flamands ? Tout va se régler à 1 pour 2. Si un autre équilibre s’instaure entre 4.200.000 Francophones et 5.800.000 Flamands, des solutions de parité sont plus défendables. En politique l’arithmétique compte. J’ose espérer que les Wallons et les Bruxellois francophones vont ouvrir les yeux sur ce type de réalités. » Pourtant, Je n’ai pas le sentiment que cela soit réellement le cas.

En Belgique, l’organisation de la vie politique ne permet pas à un habitant d’une communauté de sanctionner un élu d’une autre. Je ne peux, comme Wallon, sanctionner Mrs Anciaux et Landuyt. J’attends donc que mes élus, PS et MR, au gouvernement fédéral, prennent soin de mes intérêts. Le font-ils ? Comme Wallon toujours, j’attends de ma région, à l’instar de ce que font les Flamands et les Bruxellois, qu’elle prenne soin, elle aussi, de mes intérêts. Le fait-elle ? Se justifier, comme certains le font, par des arguties juridiques ne convaincra pas. Certes, le citoyen est conscient que le paysage institutionnel permet à chacun de se retrancher derrière un « Ce n’est pas de ma compétence »; les changements de majorité permettent de dire « Avant nous, ce n’était pas nous ». Mais il faut refuser ces arguments qui servent à éluder les problèmes que le citoyen vit bien souvent dans sa chair. Il élit et paye le politique, mandaté par lui, pour que notre société complexe fonctionne au mieux. Cela sous-entend particulièrement qu’il soit défendu. Alors pour être défendu, le citoyen, lassé des silences ou de la langue de bois, se retourne vers la justice pour se protéger des agissements des politiques. Se rendant compte que deux des piliers du système démocratique lui échappent, il se tourne vers le troisième duquel il attend qu’il mette fin aux dysfonctionnements des deux premiers. De nombreux jugements lui donnent raison sans pour autant que ceux-ci portent effet, piétinés, dénigrés qu’ils sont par le pouvoir exécutif.

Le citoyen cherche par tous les moyens à se réapproprier ses espaces, physique, politique et social. Il ne veut plus que l’on dise « Sois citoyen et tais-toi ! ». Il est juste que sa voix soit autant entendue autant qu’elle est comptée. Le professeur Claude LLENA, dans un article publié sur notre site, ne disait pas autre chose: « Or, il est grand temps aujourd’hui de réintroduire l’incertitude et les questions de fond dans le débat démocratique. Ce dernier est, en effet, réduit à sa plus simple expression, l’essentiel ne se discute plus. Les grandes décisions ne sont plus soumises au débat populaire. Les solutions proposées en amont sont toujours présentées comme l’évidence et ne sont jamais l’émanation d’un véritable débat démocratique. Nous avons un besoin imminent d’une prise de parole collective sur les enjeux de ce monde. Pour cela, le citoyen ne doit pas abandonner aux experts le débat sur les questions qui le concerne. Il doit rester maître d’œuvre de ses choix en toute connaissance de causes. » Il est en droit de reprendre sa place dans l’État et il est temps qu’il la reprenne. Pour ce faire, un grand nombre d’outils s’offre à lui, dont certains sont bon marchés et simples d’accès. Toute une communication parallèle se met en place : un maillage étonnant de mails et de sites qui dépassent bien souvent les clivages politiques, économiques et linguistiques pour faire passer des messages. Dans le cas qui nous occupe, on trouve « Exit le plan de dispersion », « Ayez une réelle politique pour l’aéroport URBAIN de Zaventem », « Les Bruxellois réclament le soutien de la région wallonne » etc…

J’ai eu l’occasion de participer à différentes rencontres citoyennes avec différents partis sur le thème de l’extrême droite. J’en suis toujours ressorti « con-vaincu » que chacun de ces élus était prêt à se battre pour une politique propre, à l’écoute des citoyens. En ces temps de scandale, des chicanes de Francorchamps aux tours de Charleroi, où tout le monde ou à peu près en prend pour son grade, il est temps que les beaux discours se concrétisent en de belles actions. Certain(e)s hommes et femmes politiques jugeront peut-être les propos tenus dans cet article faciles et poujadistes. (J’en vois d’ailleurs un qui pourrait me sortir une lettre remplie de citations pour me remettre à ma place). D’autres sont déjà convaincus du contraire et ont pris la mesure de ces nouvelles techniques ; ils sont aussi conscients de l’importance de redonner au citoyen sa place. Et puis, le reste fera peut-être son examen de conscience et comprendra qu’il ne peut pas gouverner contre le citoyen. « Les institutions sont faites pour les hommes et les femmes, et pas l’inverse » disait Francis Delperee dans le même article précité. Le citoyen doit retrouver la confiance en ses élus ; mais, échaudé et prudent, il met en place un réseau alternatif pour exercer une pression réelle. Il est possible que cela ne marchera pas, à court terme, dans le dossier des nuisances aériennes (quoique les élections communales approchent et je ne sais plus qui ne voulait pas de ce dossier dans les pieds) mais le mouvement est en marche… Et il n’est pas trop tard pour que nos élus, PS, MR, CDH et Ecolo nous accompagnent.


Mr Antoine, vice-ministre président wallon, qui a déjà été actif dans ce dossier des nuisances aériennes, a fait ce week-end une sortie remarquée sur l’obligation de parler le néerlandais pour obtenir un logement social en Flandre. En tant que démocrate, je ne peux qu’approuver. Mais ce n’est pas suffisant ! S’engager réellement dans le dossier des nuisances aériennes, pour la défense de notre région, serait un geste à sa mesure, un signal fort à l’égard de toutes les parties, gouvernements fédéral, bruxellois et flamand. Ce serait une mise en application concrète du principe de solidarité Wallonie-Bruxelles dont on nous parle si souvent et qu’appellent de tous les vœux les habitants de Bruxelles et de Wallonie.

En tant que démocrate, je tirerai mon chapeau.

Denis MARION

Le 5 décembre 2005