Analyses et points de vue sur la problématique des nuisances aériennes à Bruxelles et en périphérie
 
 
 

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Gèrer les contraires, l'épreuve du progrès


La direction du futur

Un défi se présente aux décideurs politiques lorsqu’il s’agit de faire la balance entre les contraintes économiques et les objectifs de santé publique. Il s’agit pour eux de se situer par rapport à la notion de progrès. Aujourd'hui, la bonne gestion des questions de santé publique est un des nouveaux enjeux qui correspondent à notre époque. L'adoption par la France d'une Charte de l'Environnement, qui garantit à chacun le droit de vivre dans un contexte qui n'est pas nuisible à sa santé, est à cet égard significatif. C'est également une direction inscrite dans le processus d'intégration européen.

Faire progresser la société

Le présent sommaire de Mille Décibels contient en filigrane ce questionnement sur la capacité d’évolution positive des pratiques de gouvernance. Respect du droit au repos, contrôle de la qualité de l'air au niveau local et global, identification des critères de sécurité appropriés, préservation de l'habitabilité des zones urbaines ; toutes ces questions interpellent nos décideurs politiques. Invoquer la nécessité de développer l’emploi pour raccourcir la réflexion à un seul argument susciterait d'ailleurs une contradiction. Le progrès social, depuis plus d’un siècle, s’est alimenté d’une logique du respect de la personne humaine. Pourrait-on considérer comme positive une évolution qui conduirait, au nom de l’emploi, à ruiner la santé des gens ?

Le communautarisme comme élément de perturbation

La situation de l’aéroport de Zaventem à cheval sur la frontière qui sépare deux communautés du pays a accru les difficultés. En Belgique, nous savons tous qu’il arrive que des arguments purement communautaires s’imposent avant d’autres considérations. Cela a été le cas, à l’évidence, lorsque le principe de la « répartition des nuisances entre régions » a pris le pas sur le principe de gestion rationnelle des nuisances.

L'ancien Ministre de la Mobilité Bert Anciaux, malgré les accusations d’opportunisme politique et de clientélisme que d’aucuns lui portent, a néanmoins eu un double mérite. D’une part, il a démontré par les faits que la dilution suffisante par la dispersion des nuisances était un leurre. La réaction des habitants de l’est de Bruxelles et des communes à facilités voisines, dont les souffrances aigües sont manifestes, a indiqué clairement qu’il était illusoire de tenter de rendre tolérables par le partage des nuisances aussi importantes. Un cadastre du bruit objectif va sans aucun doute achever de le démontrer. D’autre part, il a pu attirer l’attention de tous sur le calvaire que peut être la vie des riverains d’un aéroport, surtout la nuit. C’est bien Bert Anciaux qui demanda au Professeur Lieven Annemans, de l’université de Gand, de produire un rapport sur les effets potentiels des vols de nuit sur la santé. En évaluant à presque 10.000 pathologies lourdes et plus de 200 morts par an les victimes du bruit nocturne à Zaventem, et à peine moins en cas de dispersion (- 19,5%), il est devenu impossible de laisser dans l’ombre les impératifs liés aux questions de santé publique.

Il est à noter que cette étude n'a pas fourni d'estimation de l'impact d'une politique volontariste d'isolation et d'expropriation des habitations, ce que la méthode scientifique développée par le Professeur Annemans permettrait de faire aisément. L'effet d'une délocalisation ou d'une suppression des vols de nuit serait évidemment encore plus efficace.

Encore une étape

La réflexion, lorsqu’elle se veut stratégique, se doit d’intégrer l’ensemble des données. L’exemple de la situation en Grande-Bretagne nous montre qu’une étude sur la pollution chimique de l’air est également indispensable pour évaluer le coût global imposé par l’économie à l’environnement. Dans ce pays où domine l'idéologie du "tout à l'économie", la politique en faveur du transport aérien a fini par susciter des réactions de rejet dues à des contradictions patentes.

Faire progresser l'économie

Les actionnaires actuels de la BIAC et leurs éventuels repreneurs ont tout intérêt à ce qu'un équilibre réel entre économie et santé publique s'instaure. Il n'existe pas d'autre voie qui permette de s’assurer des meilleures conditions possibles pour un développement durable et équilibré des activités aéroportuaires à Zaventem. Hors de cet horizon, ils ne pourront que douter de la rentabilité sur le long terme des investissements exigés. Le prochain propriétaire de l'aéroport aura à supporter le poids d'une politique d'autant plus discutable qu'elle aura favorisé une situation d'instabilité sans équivalent en Europe, due à la multiplication non maîtrisée des victimes du bruit.

Les gestionnaires de l'aéroport auront profit à retrouver le chemin d'un dialogue basé sur plus de respect réciproque envers les mouvements associatifs concernés et les citoyens qu'ils défendent. Ce respect doit également s'adresser aux institutions bruxelloises, plus que cela n'a été le cas. C'est l'aéroport qui est le principal bénéficiaire de sa très (trop) grande proximité avec la capitale de l'Europe, pas l'inverse. La BIAC a plus de devoirs à son égard que d'exigences à faire valoir, qui plus est si elles portent sur des projets qui ne correspondent pas à la vocation naturelle du site. Tel le développement de DHL qui devrait logiquement imposer le choix d'une zone faiblement peuplée où les activités de nuit causent le moins de troubles.

De l'utilité d'un Ministre fédéral de la Santé

De nos jours, le secteur du transport aérien est une des activités économiques qui suscitent les effets les plus négatifs sur la santé de la population. Comment les citoyens concernés pourraient-ils comprendre, et accepter, que des décisions majeures en matière de gestion des nuisances sonores à Zaventem puissent être prises à contrario des mises en garde du Ministre de la Santé ? La lecture de l'interview de Rudy Demotte accordée à notre revue ne permet de relever aucune ambiguité: la stratégie de la dispersion des nuisances est une solution inadéquate au regard des impératifs de santé publique. L'étude du Professeur Annemans, de l'université flamande de Gand, commandée par le Ministre Anciaux, lui sert d'argument pour l'établir.

Rudy Demotte propose en alternative le retour au principe de concentration sur des zones moins peuplées, avec expropriation ou isolation des habitations, comme c'est le cas partout ailleurs en Europe. Le devoir des membres du gouvernement fédéral est de donner écho à la prise de position de leur collègue désigné comme responsable de la santé publique. Il est d'ailleurs significatif de relever que le principe de dispersion n'a pas été retenu, ni en Flandre ni en Wallonie, comme stratégie visant à mieux concilier les impératifs économiques et de santé publique.

Une impulsion nouvelle ?

Il faut espérer que le Ministre Renaat Landuyt, et au-delà le gouvernement fédéral, sauront tirer les conclusions logiques qu’une analyse objective permet aujourd’hui. La direction prise jusqu’ici semble bien conduire à une impasse. Un supplément de risque inadmissible a été pris sur le plan de la sécurité en désignant comme préférentielles des trajectoires passant au dessus de zones urbaines fortement peuplées, à la faveur de zones presque dépeuplées. Il y a lieu de repenser en profondeur les questions que suscitent les activités actuelles et potentielles de l’aéroport de Zaventem. La venue d'un nouveau Ministre de la Mobilité nous donne la chance d’un nouveau point de départ pour une concertation basée sur le respect mutuel de chacune des parties. La population attend beaucoup de sa capacité à susciter et conduire le dialogue vers une solution plus cohérente à la problématique des nuisances aériennes à Zaventem.

Gauthier van Outryve

Le 22 juillet 2004