Analyses et points de vue sur la problématique des nuisances aériennes à Bruxelles et en périphérie
 
 
 

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Interview exclusive de Denis Grimberghs

Chef de Groupe cdH au Parlement de la Région bruxelloise
Député Régional et Conseiller communal à Schaerbeek




Charles Picqué et Evelyne Huytebroeck ont fait progresser l’option d’un retour à la situation de 1999 en ce qui concerne les trajectoires aériennes. Que pensez-vous de l’attitude du Ministre Landuyt qui en a refusé le principe ?

La proposition de la Région bruxelloise était très raisonnable. Certains la trouvaient même trop raisonnable, puisqu’il s’agit en quelque sorte d’une solution intermédiaire et que l’on peut toujours craindre qu’elle devienne définitive, comme on l’observe souvent dans notre pays. Il faut aussi observer que la Région bruxelloise a présenté une solution qui a existé pendant de très nombreuses années avec le plein accord des flamands. Cette proposition de retour à 1999 n’est pas pour satisfaire 100% des bruxellois. Mais, elle aurait l’avantage de mettre fin à cette logique folle de la dispersion qui vise à augmenter au maximum le nombre de gens qui sont survolés.

Selon-vous, comment peut-on qualifier la motivation du gouvernement bruxellois à exiger une remise en cause fondamentale du plan de dispersion ?

Après que l’on ait clôturé le dossier DHL, le cdH a clairement dit que le statu quo ne nous convenait pas. Avec Ecolo, le PS et aussi les partis flamands à Bruxelles, nous sommes tombés d’accord pour dire qu’il fallait défendre l’habitabilité de la ville. Même si ce n’est pas dit explicitement, cela revient à mettre en cause le plan de dispersion qui a aboutit à augmenter le nombre d’habitants qui subissent une gène à Bruxelles. Il faut quand même rappeler qu’un grand nombre de Bruxellois sont davantage survolés alors qu’ils ne l’étaient pas, parfois même pas du tout, avant 1999. Les gens qui habitent sur la route du canal sont dans cette situation.

Pour vous, il est important de prendre en considération l’historique du survol des quartiers ?

Je pense que c’est assez indispensable. A ce sujet, je cite souvent en exemple le cas d’Evere où les gens ont acheté un bien en sachant qu’il était sous la trajectoire des avions, à un prix qui a été calculé en fonction de cette nuisance. Ce qui ne va pas, c’est le caractère aléatoire des changements réguliers des routes de vol. Il est clair qu’il faut trouver un accord qui permette de stabiliser pour une longue durée le schéma des routes aériennes qui survolent le territoire bruxellois.

Le gouvernement fédéral veut faire une « loi de dispersion », qui est en fait une ancienne idée de Bert Anciaux, pour fixer définitivement la répartition des nuisances entre Régions et obtenir une stabilisation juridique propice au développement de l’aéroport. Mais, une solution équilibrée devrait-elle avoir besoin d’une loi spéciale pour être protégée ?

Je ne pense pas qu’il faut une loi. On ne peut pas chercher à couler dans la législation le caractère politique de choix effectués en matière de routes aériennes. C’est absurde. Les routes aériennes doivent être fixées en fonction de critères techniques et en fonction des normes internationales de gestion des aéroports. Et justement, j’ai constaté que la Commission européenne s’inquiète de savoir comment les activités aéroportuaires sont gérées dans notre pays.

L’hebdomadaire Le Soir Magazine a dénoncé l’existence du « Zone F », ou « Zone Franstalig », sur laquelle un certains nombre d’acteurs politiques en Flandre veulent reporter le plus possible de nuisances aériennes. Pensez-vous ce que c’est bien ainsi que les choses se passent ?

Manifestement, je pense que c’est possible. L’irrationalité peut atteindre ce sommet là. Tout comme il est irrationnel qu’un décideur politique décide d’embêter le plus de monde possible.

Quelle serait la réaction du cdH si un document établissait clairement l’existence d’une telle « Zone F » ?

Si un document de ce type là existe effectivement, cela devra être pris en considération pour que soit rendus caducs tous les accords conclus avec des partenaires qui se sont comportés de cette façon là.

Dans votre analyse, le critère de densité de population est à l'évidence essentiel ...…

Je pense qu’il faut sortir de cette logique qui consiste à gêner le plus grand nombre de gens possible. Et il y a au moins un moyen d’y parvenir, c’est de procéder à des expropriations et des travaux d’isolation acoustique. C’est aussi de conserver des zones de non construction. On voit, aujourd’hui, que des projets de lotissement existent là où il serait possible d’utiliser des espaces pour revenir à un principe de concentration des vols sur les zones moins densément peuplées. Et je dis cela aussi pour Bruxelles. Je ne vais peut-être pas me faire d’amis à Haren en le faisant, mais je ne crois pas qu’il soit malin d’urbaniser là des zones qui étaient survolées depuis longtemps. Sinon plus tard, ils auront aussi ce réflexe d’exiger que les vols soient dispersés sur un ensemble plus vaste d’habitants. De la même façon que ce qui se passe actuellement dans le nord du Brabant flamand.

Bert Anciaux a en effet imposé une logique de dispersion des nuisances qui a pour corollaire de ne pas apporter de mesures correctrices au sol (isolation acoustique, expropriation), ce qui a été repris ensuite par le Ministre Landuyt. Considérez-vous que l’accord de gouvernement bruxellois contraint la Région à adhérer à cette vision des choses ? Si non, pourquoi la Région bruxelloise n’exige-t-elle pas du fédéral de commencer par fixer des seuils de bruit nocturne au-delà desquels les riverains auraient automatiquement droit à ces mesures correctrices, quel que soit le nombre de nuits gâchées par semaine et quelle que soit la Région où ils habitent ? Comment d’ailleurs négocier quoique ce soit entre Régions sans savoir ce que coûteront et qui payera de telles mesures ?

Le cdH ne souscrit pas au plan Anciaux, ni à la gestion actuelle de Renaat Landuyt et surtout pas non plus à l’accord de gouvernement fédéral. Il faut se rappeler que le MR et le PS ont donné leur accord sur le principe de dispersion et ont donné un blanc-seing pour la gestion de ce dossier à Bert Anciaux. Ce n’est quand même pas rien, quand on connaît les engagements de la famille Anciaux. Ceux qui ont donné ce dossier à Anciaux portent une lourde responsabilité. Je ne souscris pas du tout au principe de dispersion, et mon parti non plus. Nous sommes convaincus qu’il faut concentrer les nuisances sur les zones les moins densément peuplées. C’est tout de même assez hallucinant de constater qu’il y avait un accord avec BIAC et les compagnies aériennes pour qu’ils contribuent financièrement à des mesures d’expropriation et d’isolation. On a même créé un fond à un moment donné. Je pense que l’adoption de mesures correctrices au sol doit être une exigence officielle de la Région bruxelloise. L’accord de gouvernement fédéral a conduit à lâcher l’idée d’une concentration qui permet de prendre de telles mesures. Ce n’est pas dit comme tel, mais c’en est la conséquence. A qui fait-on un cadeau ? Les contraintes environnementales devaient peser sur BIAC et les compagnies aériennes. On pourrait comprendre que le MR l’ait fait exprès. Mais je ne comprends pas que les socialistes aient pu accepter que les engagements et les obligations du secteur économique soient levés, et sans concessions ! Il y a là quelque chose qui est par nature inadmissible. Que peut faire la Région bruxelloise ? Et bien, l’accord de gouvernement prévoit explicitement qu’on va appliquer sa législation sur le bruit. Les partis néerlandophones bruxellois ont accepté que l’on applique la réglementation sur le bruit. Au moyen d’un réseau de sonomètre, il est possible de dresser des amendes pour les infractions. Moi, j’attends maintenant qu’un Ministre régional bruxellois impose par voie juridique que soit bloqué en bout de piste, pendant 24 heures, l’avion d’une compagnie aérienne qui n’a pas payé les amendes qu’il doit honorer. A mon avis, à ce moment là, on reparlera de la réglementation sur le bruit de la Région bruxelloise, et on sera peut-être pris au sérieux …

La Région flamande demande une harmonisation des normes de bruit à la Région Bruxelloise, de manière à faciliter la dispersion des nuisances. Quelle est la position du cdH à ce sujet ?

Je ne suis pas contre a priori. Si tout le monde était de bonne foi, nous pourrions accepter de mettre nos compétences régionales et de réduire éventuellement nos prétentions. Mais, avant de commencer à faire cela, je voudrais que l’état fédéral impose à BIAC d’arrêter d’appliquer des procédures qui vont à l’encontre de la réglementation régionale bruxelloise. Aujourd’hui, si cette réglementation est inopérante, c’est à cause des interventions de BIAC. Si nous devons nous mettre autour d’une table pour discuter, ces recours doivent disparaître. Et si la Région de Bruxelles capitale accepte de concéder sa petite part de responsabilité politique en matière de nuisances aériennes, il faut que d’abord l’on puisse parler de détermination des routes aériennes qui sont de la compétence du fédéral.

Vous êtes Conseiller communal à Schaerbeek. Comment la population vit-elle la situation depuis l’introduction du plan Anciaux ?

La Commune de Schaerbeek est la commune qui, en quantité de population, est la plus survolée de la Région bruxelloise. Bizarrement, on n’entend pas beaucoup s’exprimer son bourgmestre FDF, Bernard Clerfayt, sur ce sujet. La population de Schaerbeek subit pourtant une énorme augmentation des nuisances depuis le plan Anciaux. Pour donner un témoignage personnel, j’avais organisé les premiers débats dans ma section locale à Schaerbeek sur les avions il y a une dizaine d’années. A cette époque, les gens ne se sentaient en général pas concernés. Aujourd’hui, la situation est complètement inversée. Dans les faits, les statistiques montrent que la majorité des habitants de Schaerbeek, un sur deux environ, est victime des nuisances aériennes. Aujourd’hui, c’est devenu une des premières causes de plainte des habitants sur les conditions de vie à Schaerbeek, ce que le bourgmestre a d’ailleurs reconnu au Conseil communal. Les gens se manifestent énormément sur ce sujet, notamment parce qu’ils ont acheté cher et vilain des biens immobiliers qui sont ensuite dévalorisés à cause des survols d’avion qui ont augmenté fortement. A Helmet, c’est devenu Chabert toute la semaine ! Et, si on regarde sur les cartes, on ne subit pas la route du canal mais dans les faits cette route crée beaucoup de nuisances à Schaerbeek, comme dans les quartiers qui longent la gare.

La gestion par le SPA-Spirit de la mobilité au fédéral a conduit à faire de l’aéroport de Zaventem un espace de développement économique très important pour la Flandre (programme START, Diabolo, création d’un centre d’affaires avec Macquarie, développement d’une « ville aéroportuaire » à Zaventem, etc.). Ce sont des éléments dont on ne parlait pas au moment où le gouvernement fédéral a adopté le principe de dispersion. Dans de telles conditions, pensez-vous que Bruxelles soit encore redevable à la Flandre au point de devoir sacrifier son habitabilité ?

Non. Et je suis très sensible à cette question depuis longtemps. Je me suis battu, pratiquement tout seul au début, contre le deuxième terminal TGV à la gare de Schaerbeek, ce projet démesuré de François-Xavier de Donnéa. Pourquoi ? Et bien justement parce que ces investissements étaient réalisés au bénéfice de cette « Porte de la Flandre ». C’est une logique où Bruxelles est considérée comme la périphérie de la Flandre. Soyons clair. L’évolution économique et un certain nombre de projets de développement sont imaginés, dans le Structuurplan de la Région flamande, en considérant que Bruxelles n’est qu’une vitrine destinée à stimuler et attirer le développement économique dans le « triangle d’or » qui s’inscrit dans le Brabant flamand. On a aussi voulu réaliser une liaison ferroviaire rapide entre l’aéroport et de grands parkings situés dans la zone ferroviaire de Schaerbeek formation, laquelle se destine à être un jour urbanisée. Clairement, on prévoyait de faire de Schaerbeek le parking de l’aéroport. Alors que le sol est si rare à Bruxelles ! Je suis convaincu que le risque continue d’exister. Moi, je ne suis pas contre le Diabolo à Bruxelles-National. Mais il faut voir que c’est un projet économique extraordinaire pour la Flandre et beaucoup moins pour Bruxelles. Je crois effectivement que les francophones bruxellois n’ont pas été tous attentifs et n’ont pas vu de quelle manière les choix s’opéraient du côté flamand. Nous devons éviter qu’une espèce d’OPA, non pas politique mais économique, s’opère sur Bruxelles au profit de la zone aéroportuaire. Ainsi quand on évoque l’extension de l’aéroport sur les installations militaires de Melsbroek, ce n’est pas pour faire plaisir à Bruxelles en réduisant un peu les nuisances. Ce sera véritablement faire cadeau à la Flandre de toute cette zone pour son développement économique. Je suis sûr que c’est un projet qui réapparaîtra inévitablement dans les débats futurs.

Comment qualifieriez vous les rôles joués au niveau fédéral par le MR d’une part et d’autre part par le PS dans le dossier des nuisances aériennes de l’aéroport de Zaventem ?

Pour le MR, le mot qui me vient à l’esprit est « duplicité ». On entend le FDF crier contre le plan de dispersion et, à l’intérieur du gouvernement fédéral, le MR participe à des accords nuisibles. C’est pour le moins pas très courageux. Pour le PS, je crois qu’ils ont évolué dans ce dossier. Le PS ne s’est peut être pas rendu compte suffisamment tôt des conséquences du principe de dispersion sur Bruxelles. J’ai l’impression qu’ils se sont un moment arrêtés à l’idée que c’était un problème qui concernait des zones peuplées de couches sociales plus aisées, plus « luxueuses ». Aujourd’hui, je pense que le PS se rend compte que le problème se pose bien au-delà du mythe de la maison quatre façades.

Joëlle Milquet s’est engagée à remettre en cause le principe de dispersion en cas d’entrée du cdH au gouvernement fédéral (cfr. sa déclaration dans Mille Décibels). Cela pourrait créer une difficulté en cas de coexistence avec Spirit. Peut-on compter sur la fermeté du cdH à ce sujet quel que soit le cas de figure ?

Oui. Je pense que c’est une question qui devra impérativement être mise sur la table au moment de la formation d’un prochain gouvernement. Et il faudra que le cdH marque son accord, sous la forme par exemple d’un retour à la situation de 1999. Je pense que si on ne revient pas au principe de la concentration, c’est l’impunité totale pour les opérateurs économiques puisqu’il n’y a pas d’indemnisation possible des riverains. C’est un droit qu’ils ont et qu’il faut respecter. Dans ce dossier, c’est un non sens de rester dans un état d’instabilité juridique qui est créé par l’absence d’un plan d’indemnisation des riverains, y compris dans l’intérêt de ceux qui ont à gérer l’aéroport.


Propos recueillis par Gauthier van Outryve le 27 avril 2005 auprès de Denis Grimberghs.

Le texte de l’interview a été relu et approuvé avant publication.